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Opinions et vidéos

L’IA requiert de toute urgence une gouvernance démocratique

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La société doit démocratiquement déterminer les risques qu'elle accepte et les limites que l'IA doit respecter.

Signataires : 

Dr T. Ackson, Présidente de l'Union interparlementaire (UIP), parlementaire à l'Assemblée nationale de Tanzanie. 
Mme Anda Filip, Secrétaire générale de l'UIP.
M. Hasni Mohammad, Président de la Commission permanente de la paix et de la sécurité internationale de l'UIP, membre de la Chambre des représentants, Malaisie.
Mme Deborah O'Neill, Présidente par intérim de la Commission permanente de la démocratie et des droits de l'homme de l'UIP, sénatrice, Australie.
Mme Valentina Centeno, Présidente de la Commission permanente des Affaires des Nations Unies de l'UIP, parlementaire à l'Assemblée nationale, Équateur.
Lord Alderdice, membre de la Chambre des lords, Royaume-Uni.
M. Rodrigo Goñi Reyes, Président de la Chambre des représentants, Uruguay.
 

En tant que représentants élus, nous devons constamment concilier des intérêts divergents et faire des choix difficiles. Il apparaît de plus en plus clairement que la trajectoire actuelle de l'IA, ainsi que les niveaux de risque qui y sont associés, ne constituent pas un choix démocratique. 

Notre rôle premier est de légiférer au nom des citoyens qui nous ont élus. Les risques pour la société ne peuvent être déterminés par le seul secteur privé. De fait, les principaux acteurs du développement de l’IA — concurrents acharnés engagés dans une course pour obtenir des avantages commerciaux et stratégiques considérables — appellent eux-mêmes à une réglementation et à la modération. Prenons-les au mot. 

Les inquiétudes de la population concernant l'IA ne cessent de croître depuis des mois. Une étude publiée en juin 2026, fondée sur une enquête menée auprès de 18 000 personnes dans 15 pays, a fait état de préoccupations concernant notamment les utilisations malveillantes, la cybercriminalité, les deepfakes et la désinformation, les pertes d’emplois, les atteintes à la vie privée et la perte de contrôle. Même avant les récents appels à une modération, 56 % des personnes interrogées se déclaraient favorables au principe d’une suspension du développement de l’IA. En juillet 2026, 142 manifestations ont eu lieu aux seuls États-Unis pour protester contre la construction de nouveaux centres de données nécessaires au développement de l’IA. 

Nous devons être attentifs à ces signaux. Ils ne traduisent pas nécessairement une opposition à l'IA en soi, mais ils témoignent très clairement des inquiétudes de la population au regard de la rapidité et de l'orientation du développement de l'IA. Avec les réseaux sociaux, nous avons vu ce qui se passe lorsqu'une technologie s'implante dans l'ensemble de la société avant que ses conséquences globales ne soient comprises. Dans le cas de l'IA, les gens constatent que des changements extraordinaires sont impulsés par de puissants intérêts privés, avec des conséquences inconnues pour l'énergie, l'emploi, l'information et la vie privée. 

Ils constatent également son rôle croissant dans la cybersécurité, la défense et la guerre, avec des implications profondes pour la sécurité nationale et internationale, ainsi que pour le respect du droit international humanitaire. Cela revêt une importance particulière compte tenu de l'utilisation de l'IA à des fins tant civiles que militaires et de sa militarisation croissante. À juste titre, ils veulent savoir qui détient le contrôle, qui en tire profit et qui sera tenu responsable si les choses tournent mal. En définitive, la question soulevée par les événements récents est la suivante : qui doit décider de l’orientation du développement de l’IA et des règles encadrant son usage ?

Les institutions démocratiques existent précisément pour faire ce genre de choix. Les parlements que nous représentons ont une longue tradition consistant à encadrer les acteurs puissants par la voie législative, à exercer un contrôle continu sur l’action des pouvoirs publics et du secteur privé, et à dialoguer avec la population. Encadrer l’IA ne signifie pas choisir la sécurité au détriment de l’innovation. Les sociétés ont, à maintes reprises, décidé que les technologies devaient être soumises à certaines limites afin de protéger la population. Les avions doivent respecter des normes de sécurité. Les médicaments doivent être soumis à des essais avant d’être mis à la disposition des patients. Ces exigences n’ont pas entravé les progrès, elles ont permis de rendre les produits plus sûrs et de renforcer la confiance à leur égard. Si l’IA avancée est susceptible d’avoir des répercussions sur les droits fondamentaux, les infrastructures critiques, la sécurité des personnes et des États, la paix internationale et, dans les scénarios les plus extrêmes, la survie de l’humanité, alors les décisions concernant les niveaux de risque acceptables doivent être prises démocratiquement. Grâce à des limites claires, établies par la loi, le progrès se poursuivra et ne sera pas entravé. 

Pourtant, alors qu'un consensus se dessine sur la nécessité d'une action urgente, la vérité qui dérange est que nos institutions ne suivent pas le rythme. Les processus démocratiques sont pensés pour la délibération, alors que les évolutions technologiques peuvent se produire en l'espace de quelques semaines ou mois. Cette délibération est toutefois essentielle, car les choix qui s'imposent en matière d'IA ne sont pas simplement techniques, ils sont aussi profondément éthiques et politiques. Ils portent sur les risques que la société est prête à accepter, les droits qui doivent être protégés et la répartition du pouvoir. Il doit exister un espace institutionnel permettant d’entendre les experts, les acteurs du secteur et la société civile, et de mener un débat public sur les risques qui sont acceptables et sur les limites à fixer. Historiquement, le rôle des parlements a été de mettre en balance ces différents arguments, puis de prendre des décisions dans l’intérêt général. La démocratie prend du temps. 

C’est pourquoi l’idée de maîtriser le rythme des avancées de l’IA est aujourd’hui particulièrement pertinente. Nous partageons l’avis des dirigeants du secteur : ralentissons le rythme effréné du développement des systèmes d’IA les plus avancés. En pratique, la décision de ralentir ce rythme dépend des pays qui disposent des capacités technologiques et des ressources financières nécessaires pour faire progresser les frontières de l’IA. Toutefois, chaque pays peut, et doit, prendre des mesures à son niveau.

Dans tous les pays, les institutions démocratiques devraient associer la population au débat sur les risques et les possibilités liés à l’IA. La participation et la sensibilisation du public seront également essentielles pour renforcer la capacité de nos sociétés à faire face aux changements qu’entraînera l’IA. Il convient de vérifier que les lois existantes restent adaptées à l’évolution des capacités de l’IA, notamment dans des domaines tels que la cybersécurité, les infrastructures critiques, la protection de la vie privée, la discrimination, la sécurité publique, la défense et la sécurité internationale. Lorsque des organismes spécialisés dans l’IA sont créés, ceux-ci doivent disposer d’un mandat démocratique ainsi que des pouvoirs, de l’expertise et des ressources nécessaires pour évaluer l’ensemble des risques et échanger, au-delà des frontières, des informations sur les incidents graves. L’action menée au niveau national ne peut, à elle seule, permettre de gérer les risques les plus graves, mais elle peut contribuer à dégager un consensus essentiel sur les normes de sûreté et de sécurité, la notification des incidents et les lignes rouges que les capacités de l’IA ne doivent pas franchir. 

Nous sommes conscients que les États-Unis et la Chine sont des concurrents stratégiques, qui ont des approches différentes du développement de l’IA et des risques qui y sont associés, mais cela ne devrait pas les empêcher de reconnaître les domaines dans lesquels leurs intérêts convergent. Pendant la guerre froide, des adversaires qui se méfiaient profondément l’un de l’autre ont néanmoins conclu des accords et créé des institutions pour gérer les risques nucléaires qu’ils partageaient. L’IA exigera la même maturité politique. L’intégration rapide de l’IA dans les systèmes militaires pourrait intensifier la course aux armements, accélérer la prise de décision en période de crise et augmenter le risque que des erreurs d’appréciation conduisent à une escalade involontaire, y compris dans le domaine nucléaire. La priorité est désormais de réunir le soutien politique nécessaire à l’élaboration de normes communes et de mécanismes internationaux que les États soient disposés à respecter. Au sein de l’Union interparlementaire, nous sommes déterminés à offrir cette plateforme de diplomatie et de dialogue parlementaires sur l’IA.

Nous venons de régions et de traditions politiques différentes, mais sur ce point, nous sommes unis. Nous devons collectivement nous arrêter, faire le point et œuvrer ensemble, au sein de nos pays comme à l’échelle internationale, pour mettre en place les limites que l’IA ne devrait jamais franchir. Le déficit démocratique entourant l’IA ne peut perdurer. Les sociétés doivent conserver le pouvoir d’orienter son développement, d’en partager les bénéfices et de prévenir ses risques les plus graves.